Littérature et philosophie

Parmi les hommages reçus par Eugene Istomin à l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire, plusieurs font référence à sa passion pour la littérature. James Billington, le directeur de la Library of Congress, écrivit : « Il est un humaniste moderne avec une bibliothèque qui réunit la prose élégante de la fin de l’époque victorienne, les grands romans français et russes, Homère et Platon, Kierkegaard et Freud, Mark Twain et Erle Stanley Gardner. » Henry Raimont lui rendit cet hommage : « Il est étonnant de voir à quel point tu n’as jamais restreint tes intérêts à la seule musique. Tu es un lecteur insatiable avec un goût raffiné pour la littérature et l’art contemporains. Wendy et moi n’oublierons jamais le soir où tu as ébloui notre fille Sarah, un écrivain en herbe, avec ta connaissance aigüe des œuvres de T.S. Eliot, Ezra Pound et Paul Bowles, et ta collection de lettres et de premières éditions »

La lecture était pour Istomin un plaisir inépuisable. C’était la compensation indispensable de longues et fréquentes nuits d’insomnie, favorisées par les décalages horaires permanents. A se demander parfois s’il souhaitait vraiment dormir, ou s’il cherchait surtout un prétexte pour s’abandonner à ses livres !

Une curiosité inépuisable

Dans ses lectures cohabitaient l’esprit de découverte avec des horizons très larges, sans limites ni préjugés, et l’envie d’aller au bout d’un auteur ou d’un domaine. Une attitude qu’on retrouve aussi dans son amour de la musique ou des Beaux-Arts. Istomin cultivait autant les auteurs qui semblaient proches de lui que ceux dont la personnalité et les idées lui étaient a priori étrangères. Il avait besoin de comprendre pourquoi l’ « autre » pouvait être différent, penser et agir différemment. Pour lui, la lecture était un moyen de connaissance de l’homme, du monde et de Dieu. Ses deux plus grandes fascinations littéraires avaient pour objet deux écrivains dont il désapprouvait profondément les idées : Pound, Céline. Cette fascination allait si loin que sa bibliothèque comprenait quelque cent cinquante livres de et sur Ezra Pound !

Son intérêt toujours en éveil l’entrainait sur des territoires très divers, où la poésie, de langue anglaise et française tenaient une grande place. Attentif à la littérature contemporaine (avec une affection particulière pour Kundera), il revenait souvent vers ses écrivains de prédilection, Flaubert, Proust, et surtout Montaigne : l’égotisme, la liberté intérieure, la tolérance, le scepticisme ouvert, le culte de l’amitié et de la loyauté.

Etrangement, Istomin ne chercha guère à être en contact avec des écrivains, contrairement aux peintres. Le seul avec lequel il eut des contacts amicaux réguliers fut Samuel Beckett, qui lui avait été présenté par Avigdor Arikha. Mais son affection et son admiration s’attachaient davantage à l’homme qu’à l’écrivain, qui restait très secret sur son travail.

La philosophie et les sciences constituaient une part non négligeable des lectures d’Istomin. Il n’avait aucune formation scientifique mais se passionnait pour les théories mathématiques et physiques. Ned Rorem se souvenait l’avoir vu plongé dans les Principia Mathematica de Whitehead et Russell. Plus tard, il se lança dans des traités de physique nucléaire ou d’astronomie. Il les lisait comme des discours poétiques sur l’origine du monde, la place de l’homme et du divin. En lui s’affrontaient en permanence scepticisme et idéalisme, tentation du nihilisme et aspiration à une présence divine.

Sa bibliothèque

Sa bibliothèque reflétait l’immense diversité du champ de ses lectures. Elle comprenait plus de huit mille ouvrages et l’inventaire, établi par l’Université de Maryland à laquelle il l’a léguée, estimait sa valeur à plus de trois millions de dollars. Elle contenait près d’un millier de premières éditions, de fac-similés ou de manuscrits. Eugene Istomin avait besoin de vivre au milieu de ses livres et de ses œuvres d’art. Il avait une passion presque physique du livre. Il ressentait la jouissance d’une visite dans une librairie, le plaisir très fort de l’achat et de la possession, le toucher même du livre, de sa reliure et de son papier. Les éditions originales comptaient pour lui, les livres qui avaient eu une histoire, qui étaient passées dans des mains attentives, célèbres éventuellement. L’aboutissement de cet amour des libres fut son rôle de conseiller spécial du président de la grande maison d’édition HBJ, William Jovanovitch. Entre autres projets, il supervisa la réédition en fac-similé de certaines éditions historiques, notamment les œuvres complètes de Joseph Conrad et de Thomas Hardy.

L’amour des langues

La qualité du style était une composante essentielle de son plaisir, quelle que soit la langue. La poésie prenait d‘ailleurs une place importante. La littérature de langue anglaise restait majoritaire, mais elle était suivie de près par la littérature française. Il aimait aussi lire en russe, mais il avait le sentiment de ne pas maîtriser la langue suffisamment pour profiter pleinement des grandes œuvres littéraires. Les russes avec lesquels ils parlaient se montraient souvent étonnés, admiratifs même, de son aisance et de sa finesse. Mais lui-même pensait qu’il parlait un russe trop basique et il ne s’en montrait pas satisfait. C’était sa langue maternelle, qu’il avait parlé avant l’anglais, mais il n’avait jamais envisagé qu’il pourrait aller vivre un jour en Russie… Ses connaissances en italien (appris au fil de ses nombreux concerts dans ce pays), en grec (langue qu’il avait commencé à apprendre et qu’il aurait aimé maîtriser) et en allemand ne lui permettaient pas se lancer dans des littératures qu’il admirait profondément et qu’il regrettait de ne connaître que par leur traduction anglaise.

Istomin avait une capacité remarquable pour rédiger, pour trouver le ton, la formule,  le mot, qui convenait. Marta fit souvent appel à sa compétence pour les textes les plus délicats qu’elle eut à écrire lorsqu’elle dirigeait le Kennedy Center ou la Manhattan School of Music. Il était capable de le faire aussi en français et il le fit notamment pour son discours de récipiendaire de la Légion d’honneur. Cela lui demandait simplement plus de temps.

Cet amour de la langue l’entraînait aussi à apprendre l’argot ou à s’intéresser aux expressions particulières, employées seulement dans certaines régions, comme le Sud des Etats-Unis.

Epilogue

Lorsqu’il était affaibli par la maladie et n’avait plus la force de lire longtemps, Istomin écoutait les cassettes de l’enregistrement intégral des grands chefs-d’œuvre. Il prit beaucoup de plaisir à redécouvrir ainsi L’Education sentimentale de Flaubert et ses chers Essais de Montaigne : à trois siècles d’écart, deux regards sans concession sur la condition humaine, deux écritures qui sont des modèles de clarté, allant tout naturellement à l’essentiel…

Samuel Beckett
Samuel Beckett
William Jovanovitch et HBJ
William Jovanovitch et HBJ