Kennedy et Nixon lors de leurs débats télévisés de 1960

Kennedy et Nixon lors de leurs débats télévisés de 1960

La première rencontre d’Istomin avec Nixon fut assez déconcertante. C’était au Festival de Porto Rico 1958. Nixon était depuis 1952 le vice-président d’Eisenhower. Il atterrit avec son avion officiel à l’aéroport de San Juan, revenant d’une tournée très tumultueuse en Amérique du Sud, où il avait dû faire face à de violentes manifestations étudiantes à Lima et surtout à Caracas. Istomin avait accompagné Henry Raimont, l’éminent journaliste, pour l’accueillir. Il fut stupéfait de découvrir que Nixon n’était pas intéressé par Casals ni par les autres grands musiciens présents au festival, mais qu’il venait juste pour entendre son ami Chu-Chu, le pianiste portoricain Jesus Maria Sanroma qui participait, lui aussi, au Festival.

En 1960, Istomin avait soutenu passionnément Kennedy contre Nixon, y compris dans les réceptions d’après-concert, ce qui lui valut des remontrances de son management et l’amena à ne plus être réinvité dans certains fiefs républicains. Lorsqu’après une longue traversée du désert Nixon fut désigné en 1968 comme candidat républicain à la Présidence, Istomin était encore davantage mobilisé pour soutenir la candidature démocrate de Hubert Humphrey, dont il était très proche humainement et politiquement. Il assuma, dans des conditions très difficiles, la présidence du Comité des Artistes et des Ecrivains qui soutenaient Humphrey. La Guerre du Vietnam était évidemment au centre des débats. Les négociations de paix avaient commencé à Paris en mai 1968, et avaient pris une tournure favorable fin octobre : Johnson avait décidé l’arrêt complet des bombardements et les Nord-Vietnamiens avaient accepté qu’une délégation sud-vietnamienne participe aux pourparlers. Le succès des négociations aurait certainement signifié une victoire de Humphrey et des démocrates.

Henry Kissinger et Richard Nixon

Henry Kissinger et Richard Nixon

Nixon, avec l’assistance de Kissinger, entreprit alors de saboter les pourparlers en persuadant le président sud-vetnamien, le Général Thieu, de ne pas y participer. Nixon avait laissé entendre à Thieu qu’une Amérique républicaine lui serait beaucoup plus favorable qu’une Amérique démocrate. Cette trahison des plus hauts intérêts de son pays, avérée par les écoutes de ses conversations téléphoniques avec ses proches conseillers, permit à Nixon d’être élu, de justesse. Avec Nixon et Kissinger au pouvoir, la guerre se poursuivit pendant cinq années avec les Américains et pendant deux années supplémentaires avec les seuls Vietnamiens. Une tragédie qui coûta des centaines de milliers de morts.

En 1972, lorsque Nixon se représenta aux élections avec, à nouveau, un plan secret pour faire la paix au Vietnam, Istomin ne lui accorda évidemment aucune confiance. Pour la première et unique fois, alors qu’il avait sermonné tous ceux qui, comme Bernstein, avaient renoncé à voter en 1968, faute d’un candidat en tout point conforme à leurs vœux, il renonça à exercer son devoir d’électeur. Il trouvait George McGovern, le candidat que les démocrates avaient préféré à Humphrey, trop démagogique et peu fiable. Il s’abstint.

Le seul crédit qu’il accorda à Nixon et à Kissinger fut le rapprochement avec la Chine, un rapprochement qu’il souhaitait ardemment, considérant que cela isolerait l’Union Soviétique et contribuerait à stabiliser le monde. Istomin avait cherché dès 1970, avec le soutien d’André Malraux, à se rendre en Chine pour y donner des concerts et des master classes. Il était convaincu que la musique était le meilleur moyen pour ouvrir les portes de ce pays. Mais Nixon et son administration ne lui en donnèrent pas l’autorisation.

Pour Istomin, Nixon était un pauvre type, paranoïaque, réactionnaire, antisémite, et un politicien opportuniste sans envergure. Le scandale du Watergate et une multitude d’affaires plus ou moins sordides (du sabotage de la candidature démocrate d’Edmund Muskie au coup d’état de Pinochet au Chili) ne feront que confirmer son goût des magouilles et des manipulations. L’opinion d’Istomin sur Kissinger n’était pas plus favorable, et il s’étonnait toujours que le Prix Nobel de la Paix ait pu lui être attribué !