Le 24 octobre 2000, Arthur Conte remit les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur à Eugene Istomin dans le Foyer du Théâtre du Châtelet. Cela se passait tout juste cinquante ans après qu’il ait donné dans cette salle son premier concert en France. Ce fut pour lui une grande émotion, une marque de reconnaissance à laquelle il fut très sensible, et l’occasion de renouer symboliquement avec ses lointaines racines françaises.
Istomin avait connu Arthur Conte lors des premiers Festivals de Prades, que celui-ci couvrait pour L’Indépendant de Perpignan, sous le pseudonyme de Bernard Orsang. Leurs chemins s’étaient croisés en diverses occasions, toujours sous le signe de l’amitié et de l’estime. Lorsqu’Arthur Conte devint président de l’ORTF, il fit de la culture une de ses grandes priorités. A cette époque, Istomin eut souvent l’occasion de jouer et d’enregistrer pour la Radio et pour la Télévision françaises. Nommé le 14 juillet 1972, Arthur Conte fut destitué le 23 octobre 1973, pour avoir osé défendre haut et fort les principes de liberté de l’information et d’indépendance des médias en face du pouvoir politique. Une attitude courageuse qui renforça encore la considération qu’Istomin avait pour lui. Homme de culture et de liberté, fidèle à la mémoire et aux idéaux de Casals, Arthur Conte était bien la personne idéale pour une telle cérémonie.

 Voici le discours prononcé par Eugene Istomin

Monsieur le Ministre, mon cher ami, Chers amis,
Je suis comblé de joie et, en même temps, stupéfait, de me retrouver ici, récipiendaire de cette grande distinction.
Les mots me manquent pour vous exprimer ce que cet honneur représente pour moi, bien que je ne le mérite pas plus que tant de mes compatriotes amoureux de la France. Je ne vous fatiguerai pas avec les détails de cette longue histoire d’amour entre nos deux pays. Elle ne remonte pas seulement à Benjamin Franklin, aux romanciers des années 20, à Gershwin et à son Américain à Paris, mais aussi à Lafayette, à Tocqueville, même à Chateaubriand (Souvenez-vous d’Atala !), à Ravel, Milhaud et tant d’autres.
Il n’est pas exagéré de vous dire que la France a la même importance dans ma vie que l’Amérique, et que je suis fier de me sentir chez moi des deux côtés de l’Atlantique. D’ailleurs, il peut y avoir une raison génétique à cela. Je vais vous raconter ça…

le Général Jean Rapp, arrière-arrière grand oncle d'Eugène Istomin

Le Général Jean Rapp, arrière-arrière grand oncle d’Eugène Istomin

Il était une fois un grand empereur nommé Napoléon, créateur de la Légion d’Honneur, c’était en 1802. Mais dix ans après, il décida d’envahir la Russie : une très mauvaise décision !! Parmi les généraux qui l’accompagnaient, il y avait deux frères originaires de Colmar, nommés Rapp, qui donneront leur nom à la fameuse avenue parisienne. Arrive alors l’hiver, que les Russes appellent Ded Moroz (Grand-papa Frimas). La retraite et la débâcle s’en suivent. L’un des deux frères, Eugène, tombe amoureux d’une jeune Russe et l’épouse ; ils ont un bébé, une fille, Alexandra qui, à son tour, se marie avec un Monsieur Féodor Jankovitch. Ce couple splendide produit mon père et ma tante Olga… Vous voyez, je suis un peu Alsacien !
Maintenant je peux prétendre à la propriété d’un centimètre carré de l’avenue Rapp, au titre de la défection amoureuse de mon arrière-arrière-grand-père. Je vous assure que je suis prêt à défendre mon droit seigneurial, même avec mon glaive de Chevalier !

Paul Paray

Paul Paray

Tout compte fait, je crois que ce qui se passe aujourd’hui, en ce lieu, était prédestiné. Je dois le démarrage de ma carrière en France à la confiance de deux géants de la musique, Paul Paray et Pablo Casals. En 1946, je rencontre Paray à Cincinnati, où il dirige l’orchestre ; j’ai vingt ans, il me demande de lui jouer quelque chose ; je lui joue une sonate de Schubert et il s’emporte d’enthousiasme ; il me recommande tout de suite comme soliste auprès de l’orchestre de Pittsburg et d’autres orchestres. Puis il me dit : « Il faut arranger quelque chose en France, je vais te présenter à Paris. Veux-tu ? », « Oui, je veux. Et comment ! »

Effectivement, il me présente ici même, dans ce Théâtre du Châtelet, avec l’Orchestre Colonne, le 15 mai 1950. En plus, il m’impose à Marseille, à Lyon et à Vichy, où un jeune flûtiste de l’orchestre deviendra mon ami, un certain Jean-Pierre Rampal… Il persuade aussi Marcel de Valmalète de devenir mon agent. Et ce n’est que de nombreuses années plus tard que j’apprendrai que mes cachets de cette tournée de 1950 provenaient en fait de la propre poche de Paul Paray, car les sociétés de concert n’avaient pas pu offrir de cachet à un jeune pianiste américain inconnu. Voilà la qualité de ce grand Monsieur.
Peu après, je prends le train pour Prades afin de rendre visite à Pablo Casals. Cette fois encore une sympathie spontanée s’empare de nous : les festivals, les enregistrements attestent de cette relation qui a complètement changé ma vie. Je continue à porter Casals dans mon être comme mon propre père ; vous voyez comme tout cela est romantique !

Arthur Conte en 1972

Arthur Conte en 1972

Je connais Arthur Conte depuis cinquante ans. Immense écrivain, il était un admirateur de Casals, auquel il a consacré son premier livre, un amoureux de la Catalogne et de la France. Lorsqu’il était président de l’ORTF, j’ai donné un nombre considérable de concerts et réalisé des enregistrements pour la radio et la télévision, en piano solo, en concerto, et en trio avec Isaac Stern et Leonard Rose. C’est là un patrimoine d’une richesse au moins aussi considérable que la cinquantaine de disques et de CDs que j’ai enregistrés au cours de ma carrière.

C’est un constat bien surprenant pour moi qui, un beau jour de 1948, impatient de connaître la France, me suis offert des vacances après ma quatrième tournée en Amérique. J’ai voyagé dans un Constellation d’Air France. Déjà pénétré de tout ce qui était la France, j’ai eu comme voisins Maurice Chevalier et Georges Auric (non, ce n’est pas une histoire marseillaise !) et j’ai débarqué, seize heures plus tard, aux Invalides et traversé la Place de la Concorde pour la première fois. Aujourd’hui encore, j’ai le même frisson à la vue de cette place.

Aussitôt, j’achète un billet pour le Théâtre Marigny, où la compagnie Renault-Barrault  donne Le procès de Kafka. De suite, je m’impose comme un oiseau exotique dans le nid d’une famille française : les Chatellier-Lamorlette qui restent ma famille française. Claude, jeune gaillard de mon âge, deviendra mon copain ; sa femme, Claudette, est ici ce soir.
Je ne peux pas terminer sans redire mon amour pour ce pays, son identité culturelle, et prier Dieu que celle-ci ne soit jamais délayée dans le courant de la « mondialisation ». Liberté, égalité, fraternité : oui. Vulgarité : non. Ceci est mon souhait aussi pour l’Amérique.   

André Malraux à la Maison Blanche avec les Kennedy

André Malraux à la Maison Blanche avec les Kennedy

J’ai bénéficié de l’amitié très proche de gens dits « ordinaires » comme de celle de gens «  exceptionnels ». Par exemple, la maison Hanlet qui m’a hébergé avec une générosité inouïe, le grand peintre Arikha qui m’a littéralement ouvert les yeux sur l’Art et grâce à qui j’ai fait la connaissance de Samuel Beckett, Pierre Rosenberg… Je dois aussi nommer André Malraux, rencontré à la Maison Blanche lors d’un concert que j’ai donné en son honneur, et avec qui j’ai eu une relation très cordiale. Et j’ai eu l’honneur de commander une œuvre à Henri Dutilleux, qu’il m’a dédiée.
Si j’ai quelque mérite, c’est d’avoir conseillé musicalement quelques jeunes Français, notamment Jean-Bernard Pommier qui m’a demandé un jour de 1963 d’être son professeur. Depuis il a fait une brillante carrière dans le monde entier, comme pianiste et comme chef d’orchestre. C’est un très, très grand musicien ! J’ai ainsi la fierté d’avoir rendu une infime partie de ce que mes illustres parrains m’avaient légué.
Je dois aussi mentionner les grands musiciens français que j’ai côtoyés pendant mes cinquante années de carrière et avec lesquels j’ai eu le bonheur de faire de la musique. Certains sont parmi nous ce soir.
En dernier lieu, je souhaite remercier Marta, mon épouse, qui m’a donné sa main voilà vingt-cinq ans, sans laquelle tout cela m’aurait donné beaucoup moins de joie.
Je vous remercie tous du fond du cœur.
Eugène Istomin