L’histoire des concerts d’Istomin en France est quelque peu étrange. C’est une succession de périodes très intenses et d’absences qui ne peuvent s’expliquer que dans le contexte politique imprévisible de la vie musicale française.
Eugene Colonne Paray 1950 001Ses débuts à Paris, le 16 mai 1950, avaient été très remarqués. René Dumesnil, le critique du Monde, remerciait Paul Paray « d’avoir fait entendre un jeune pianiste de vingt-trois ans, Eugène Istomin (un nom à retenir) et de l’avoir accompagné avec un art consommé dans le Concerto en sol de Beethoven. Eugène Istomin possède à fond les secrets de son métier de virtuose. Il a mieux : une personnalité qui, pour forte qu’elle soit, – il fait par instants songer à Kempff – sait se mettre intelligemment au service des maîtres qu’il interprète. » A Lyon, à Vichy (où la flûte solo de l’orchestre n’était autre que Jean-Pierre Rampal) et à Marseille, l’accueil du public avait été enthousiaste. La seule fausse note était venue d’un critique lyonnais qui l’avait traité de « pianiste typiquement américain, avec des doigts d’acier, un jeu dactylographique, et sans aucune sensibilité musicale. Et ce critique ajoutait : « Mais où donc a-t-il trouvé ces invraisemblables cadences ? Il y a des limites au mauvais goût ! » Or Istomin avait bien sûr joué les cadences originales de Beethoven… Il avait conservé l’article qui resta un sujet permanent de plaisanterie tout au long du festival de Prades !

Malgré ces premiers concerts très prometteurs et sa participation aux six premiers festivals de Prades (alors obstinément boudés par la critique française), Istomin n’eut quasiment aucun engagement en France jusqu’en 1963, alors qu’il était invité régulièrement en Angleterre, en Suisse ou en Italie. Il aurait peut-être fallu qu’il accepte la suggestion de Marcel de Valmalète, le plus important agent français qui l’avait accueilli sur sa liste : se produire gratuitement dans les salons de la bonne société parisienne pour se faire connaître… Istomin avait refusé, trouvant cette proposition anachronique et indigne ! A la fin des années 40, cela restait le meilleur moyen pour se faire connaître et entamer une carrière parisienne.

C’est grâce au Trio qu’il vint jouer en France à l’été 1963, participant à de prestigieux festivals : Aix-en-Provence, Divonne (deux concerts), Menton (quatre concerts en musique de chambre ou en concerto avec le Northern Sinfonia dirigé par Milton Katims). La télévision française dédie un reportage aux membres du Trio et les enregistre dans le Trio en si bémol de Schubert. Cela donne un premier élan, encore timide, à sa carrière française : il est invité par les orchestres de la Radio (le National avec Kletzki en 1965, le Philharmonique avec Ziino en 1967) et par l’Orchestre Lamoureux et Paray.

Affiche TCELes choses changent complètement à partir de 1970 lorsque le Trio donne son fameux cycle Beethoven au Théâtre des Champs Elysées. La Télévision Française avait voulu célébrer dignement le deux-centième anniversaire de Beethoven. Il avait été décidé de filmer et de diffuser chaque semaine à une heure de grande écoute les plus grands interprètes dans toutes les œuvres importantes du répertoire beethovénien. Le responsable de cette démarche ambitieuse était un ancien pianiste, Pierre Vozlinski. Il avait demandé à Istomin, Stern et Rose de faire l’intégrale des Trios (y compris les deux cycles de variations qui n’ont jamais été diffusées et qui ont été détruites). Il avait beaucoup d’admiration pour Istomin comme pianiste, et les deux hommes avaient sympathisé. Beaucoup de projets sont nés de cette estime et de cette amitié : un film sur Casals tourné à Porto Rico en 1972, l’idée de relancer l’Orchestre de Chambre de l’ORTF avec Sasha comme chef principal invité et, bien sûr, de nombreux concerts et enregistrements. En l’espace de huit années, Istomin donna une dizaine de concerts et il enregistra, pour la télévision ou pour la radio, sept concertos et une bonne partie de son répertoire de piano solo. En 1981, Vozlinski, qui était aussi à l’initiative de la venue de Bernstein, de Celibidache, d’Ozawa et de Maazel comme directeurs musicaux ou chefs invités principaux de l’Orchestre National, fut remercié. Istomin ne sera plus invité par les orchestres de la Radio Française avant 1997.

Claude Samuel

Claude Samuel

Faire réellement carrière en Europe, et plus particulièrement en France, n’était alors pas simple pour les musiciens américains. Pour annoncer la venue d’Istomin pour un récital au Théâtre des Champs Elysées en février 1971, Claude Samuel avait publié un portrait et une interview sous le titre « Il n’y a pas que Van Cliburn ». Cet éminent musicologue et journaliste savait que le public français considérait que Van Cliburn, sans doute brillant dans Tchaïkovsky, n’était qu’un virtuose américain qui demandait des cachets astronomiques, et que « Byron Janis était lui aussi finalement trop américain ». Au-delà du préjugé de virtuosité superficielle, il y avait également le contexte politique, avec l’anti-américanisme exacerbé des positions de De Gaulle puis par la guerre du Vietnam. Claude Samuel craignait que ce public ne rejette d’emblée Istomin sous prétexte qu’il venait de l’autre côté de l’Atlantique. Il leur assura qu’il n’avait rien à voir avec van Cliburn, qu’il était un vrai et grandissime musicien ! Ce récital fut effectivement un grand succès. Marie-Rose Clouzot publia un compte rendu dithyrambique dans Le Guide Musical : « Quel merveilleux interprète ! Et comme on est tenté, à la fin d’un tel concert, de crier non pas bravo, mais merci… (Il) traduit la Sonate de Schubert comme s’il l’improvisait au gré de ses propres sentiments, avec une souveraine liberté dans la mesure, jamais « métronomisée », mais où le rubato toujours présent est indiscernable.» Elle était encore plus enthousiaste pour la Waldstein : « Pour une fois, voici un pianiste qui joue vraiment ce finale moderato quasi allegretto et non vivace ; du même coup, il en libère l’intense spiritualité. L’ovation qui a salué l’étonnante péroraison, torrent de lumière, était amplement justifiée. »

Pierre Vozlinsky et Celibidache en 1977

Pierre Vozlinsky et Celibidache en 1977

Cette décennie  riche de concerts et d’enregistrements s’arrêta brutalement au début des années 80. De façon prévisible, les nouveaux responsables de la direction de la musique de l’ORTF n’invitèrent plus les artistes que Vozlinski avait fait venir régulièrement. Quant à Vozlinski, devenu le directeur général de l’Orchestre de Paris, il se heurta au veto de Barenboïm qui ne souhaitait pas inviter Istomin. Seul André Furno  l’invita, à deux reprises, dans sa série Piano 4 étoiles. A la suggestion de Stern, Istomin avait quitté le bureau de concerts Valmalète pour l’agence de Michael Rainer. Il revint chez Valmalète en 1985, sans aucun suivi réel.

Au début des années 90, le Festival d’Evian et un récital Beethoven au Théâtre des Champs-Elysées, à l’initiative de Radio Classique, remirent pourtant Istomin au premier plan de l’actualité française. La presse sembla le redécouvrir. Pierre Petit, dans le Figaro, intitula sa critique « Beethoven en majesté ». Il y eut une série d’engagements en concerto (avec, à plusieurs reprises l’Orchestre National de Lille et Jean-Claude Casadesus). Il y eut aussi une vingtaine de récitals, dont deux à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées en 1991 et 1993, à la Salle Gaveau en 1996. C’était une belle éclaircie mais pas le nouveau départ que l’on aurait pu espérer.

Récitals au Théâtre des Champs-Elysées
8 février 1971 : Haydn, Sonate en la majeur Hob.XVI:12 ; Beethoven, Sonate n° 21 op. 53  en ut majeur “Waldstein” ; Schubert, Sonate en ré majeur D. 850
18 janvier 1973 : Beethoven, Fantaisie en sol mineur op. 77 ; Schubert, Impromptus op. 90 n° 2 & 3 ;  Brahms, Variations sur un thème de Haendel op. 24 ; Debussy, Préludes ; Chopin, Ballade n° 4 op. 52
30 octobre 1991 : Beethoven, Fantaisie en sol mineur op. 77 ; Sonate n° 14 en ut dièse mineur op. 27 n° 2 « Clair de lune » ; Sonate n° 31 en la bémol majeur op. 110 ; Sonate n° 21 en ut majeur op. 53 « Waldstein ».
2 novembre 1993 : Casals, Prélude ; Bach, Toccata en mi mineur BWV 914 ; Mozart, Sonate en sol majeur K. 283 ; Medtner, Sonate en sol mineur op. 22 ;  Beethoven, Sonate n° 21 en ut majeur op. 53 « Waldstein ».
Récital à Gaveau
2 février 1996 : Mozart, Fantaisie en ré mineur 397 & Sonate en ré majeur K. 576 ; Beethoven, Sonate n° 21 en ut majeur op. 53 « Waldstein » ; Dutilleux, Prélude « Le jeu des contraires » ;  Debussy, 3 Préludes ; Chopin Nocturne op. 15 n° 1 ; Impromptu n° 3 op. 51 ;  Scherzo n° 1 en si mineur op. 20

[/fusion_text]Musique

Beethoven, Sonate n° 31 en la bémol majeur op. 110. Concert du 30 octobre 1991 au Théâtre des Champs-Elysées