L’amour de la France

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« Je lis, je vis, je mange en français. La France est le pays que je préfère au monde. » C’est ce que déclarait Eugene Istomin dans une interview en 1991. Une autre fois, il répondit à un journaliste que sa patrie n’était pas la Russie, mais l’Amérique. Et que s’il y en avait une seconde, ce serait la France. Cette histoire d’amour avait commencé dès 1935, lorsqu’il avait dix ans et qu’il s’était lancé dans la lecture des Trois mousquetaires. Ce n’est sûrement pas un hasard si l’hôtel parisien qui avait sa préférence était l’Hôtel de la Trémoille, du nom d’un des héros du roman d’Alexandre Dumas. Il y fut toujours cordialement reçu, ayant même le privilège de pouvoir faire installer un piano dans sa chambre. Et puis, il avait un peu de sang français en lui, comme il le raconte avec humour dans son discours de réception de la Légion d’honneur. Il reçut cette distinction avec beaucoup d’émotion le 24 octobre 2000, au Théâtre du Châtelet. C’était exactement cinquante ans après ses débuts à Paris dans cette même salle, avec l’Orchestre des Concerts Colonne sous la direction de Paul Paray.

Kafka 2Eugene Istomin avait appris le français avec Kyriena Siloti, mais il n’avait guère l’occasion de le parler. C’est pour se plonger à bras le corps dans la culture et dans la langue française qu’il prit six mois sabbatiques au printemps 1948. A peine arrivé, il se précipitait au Théâtre Marigny pour voir Le Procès de Kafka dans une adaptation d’André Gide et dans l’interprétation de la Compagnie Renaud-Barrault. Trois mois après son arrivée, son immersion linguistique était telle qu’il pouvait se plonger dans la lecture de Proust, le nec plus ultra comme il aimait dire. En 1950, Istomin revint en France pour donner des concerts à l’invitation de Paray, jouant le Quatrième Concerto de Beethoven à Paris, à Lyon, à Vichy et à Marseille. Puis il participa au festival de Prades et resta tout l’été proche de Casals. Désormais il n’y eut plus une seule année où il ne séjournât pas un moment en France. Souvent, même s’il n’y donnait pas de concerts, il venait passer quelques jours à Paris pour se remettre à l’heure de l’Europe et oublier le jet lag.

Eugene-and-Marta

Marta et Eugene Istomin à l’époque de leur mariage

L’amour de Paris, c’était le plaisir tout simple d’y marcher, et même d’y prendre le métro ! C’était bien sûr l’amour de la cuisine et du vin, l’amour du mode de vie, l’amour de la langue. Utiliser le mot juste, l’expression la plus typiquement française, manier l’argot étaient pour lui une délectation.
La France était également liée pour lui à des événements importants. C’est à Paris que Marta et lui se sont vraiment déclaré leur amour et ont décidé de se marier. La première personne à laquelle ils l’ont annoncé n’était autre qu’Alexander Schneider, qui se trouvait alors dans sa maison de Provence. Istomin eut à cœur d’initier Marta à la littérature française, la guidant dans ses lectures, lui faisant partager ses passions. C’est en France qu’ils passèrent les plus longues vacances qu’ils se soient jamais autorisées, à l’été 1987. Sans concert ni piano ! Après qu’Istomin ait participé au jury du Concours de Santander, ils avaient loué une voiture et étaient remontés paisiblement à travers le Sud-Ouest, s’arrêtant à loisir pour admirer un paysage, visiter une église ou un petit musée de province.

Château cathare de Peyrepertuse

Château de Peyrepertuse

Ils avaient fait un détour pour aller admirer les châteaux cathares, Istomin racontant à Marta l’histoire des croisades contre les Albigeois. Il avait soigneusement préparé l’itinéraire et les étapes. Il voulait mener la vraie vie française, non celle des palaces et des grands restaurants mais celle des petits hôtels de charme, des auberges et des bistrots. Ils avaient ensuite remonté la Vallée du Rhône et s’étaient arrêtés plus longuement dans la Bourgogne du vin et des églises romanes. Là, ils avaient retrouvé un couple d’amis du baseball avec lesquels ils avaient passé trois jours sur une péniche (la patience d’Istomin, qui préférait marcher sur le chemin de halage, n’aurait pu en supporter davantage !). Marta et Eugene Istomin firent à nouveau un trajet semblable en juin 2001, cette fois au départ de Barcelone où ils avaient inauguré le Musée Casals rénové. Ils s’arrêtèrent à Prades et remontèrent doucement vers Paris. Ils avaient envie à la fois de revoir ces lieux qu’ils aimaient et de les faire découvrir à Gurie, la jeune nièce de Marta.

Istomin avait songé à quitter l’Amérique lorsque Reagan ou  Busch furent élus, tant il était navré par l’élection de tels présidents, mais, contrairement à son ami Pierre Salinger, qui vint s’installer en Provence et y resta jusqu’à sa mort, il finit par y renoncer.