La fin des années 80 et le début des années 90 furent pour Istomin une période très positive, pleine d’espoirs. On pouvait penser qu’il allait être à nouveau reconnu comme un des grands pianistes de son temps. Il ne manquait pas d’exemples de grands musiciens qui avaient été négligés un moment, puis qui avaient repris la place qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Ses nouveaux programmes avaient remporté un grand succès public et critique. L’intérêt des médias s’était éveillé, et pas seulement à cause de l’initiative des truck tours à l’ancienne, ces longues séries de concerts qu’il donnait à travers les Etats-Unis en emmenant ses propres pianos. Ses deux récitals à Carnegie Hall, en février 1989 et en décembre 1990, furent sold out et s’achevèrent par une standing ovation. Ses récitals et ses concerts à Washington faisaient chaque fois l’événement dans la capitale. Les tournées au Japon en 1989 et en Australie en 1990 furent de belles réussites.

En Europe, les perspectives étaient très favorables. L’Italie l’accueillait très chaleureusement année après année. L’Angleterre l’applaudit en octobre 1990 lors d’une longue tournée avec le Concerto K. 467 de Mozart sous la direction de Stanislaw Skrowaczewski. La Suisse lui était très fidèle et le festival de Montreux envisagea, après un splendide récital en septembre 1989, de lui donner une carte blanche pour une édition suivante. En France, on semblait le redécouvrir, tout d’abord à Evian où, au mois de mai 1990, il vint célébrer le soixante-dixième anniversaire d’Isaac Stern. Il joua le Troisième Concerto de Beethoven sous la direction de David Stern avec l’Orchestre du Curtis et donna un mémorable Trio « L’Archiduc » avec Isaac Stern et Mstislav Rostropovitch. En octobre 1991, Istomin fit salle comble au Théâtre des Champs-Elysées avec son programme Beethoven. Pierre Petit, pianiste et compositeur, critique du Figaro, s’enflamma : « Eugène Istomin possède un sens aigu du discours, qui l’amène à adopter, même dans la polyphonie, une splendide logique. C’est superbe tout à la fois d’équilibre et de sensibilité. … Avec la Sonate opus 110, c’est le triomphe de l’architecture, une fugue presque chuchotée d’un effet fabuleux. » Et il poursuivait avec un commentaire extatique de la Waldstein et des bis.

Istomin-Tour-Truck

Devant le Kennedy Center

Ce qui a marqué la dernière phase de la carrière d’Istomin, ce fut le projet de faire revivre les tournées à l’ancienne, lorsque les pianistes parcouraient les Etats-Unis en transportant leur piano. Pour Istomin, cette idée mûrement réfléchie et préparée avec soin, correspondait à un idéal démocratique : faire revenir la musique vivante, sous sa forme la plus exigeante, le récital, dans des lieux qu’elle avait quasi désertés. Elle répondait aussi à son envie de ne pas dépendre des mauvais pianos qu’on trouvait si souvent, même dans les grandes villes. Istomin tira un bilan très positif de cette aventure qui se poursuivit au long de sept années, de 1988 à 1994, avec quelque deux cent cinquante concerts. Personne n’aurait osé parier sur une telle ampleur. Au-delà du défi brillamment relevé, Istomin en garda surtout le plaisir intense d’avoir donné ses concerts sur ses propres pianos et d’avoir pu laisser libre cours à l’inspiration plutôt que de perdre une grande partie de son énergie à maîtriser un instrument rétif. Ce fut un grand moment d’échange avec des publics très divers. Il passait en quelques jours d’un vieux théâtre de province à une assemblée d’étudiants sur un campus d’université, puis à la scène du Kennedy Center ou de Carnegie Hall. Cette aventure rafraîchissante fait l’objet d’un article spécifique.

Later-Photo-of-Istomin-at-PianoPendant ce temps, certains signes négatifs apparaissaient, laissant présager qu’il serait décidément difficile de faire bouger un monde musical campé sur ses préjugés. Un certain désenchantement envahissait peu à peu Istomin. Il y avait tout d’abord la déception du travail de Riaskoff, un nouvel agent néerlandais qui s’avèrait incapable, lui aussi, de mener à bien le travail si délicat de la coordination de son calendrier. Istomin prenait conscience que l’Europe était en train de suivre le chemin des Etats-Unis et que la vie musicale y subissait le même lent déclin. Il y avait bien sûr le problème des pianos. Istomin avait maintenant pris l’habitude de donner des concerts en Amérique sur ses propres pianos et il supportait encore moins de devoir s’adapter à des Steinway européens de médiocre qualité. Malgré le coût exorbitant du transport, il fit venir son propre piano en Europe à plusieurs reprises. Mais ce qui le contrariait le plus, c’était le manque de respect pour la musique et pour les artistes. Le dilettantisme de certaines associations italiennes était bien connu, mais d’autres grandes villes européennes réputées pour la rigueur de leur organisation devenaient défaillantes : salles fermées au moment convenu pour la répétition, électricien absent, accordeur incompétent… Dans ce cas, Istomin ne mâchait pas ses mots lorsque l’agent et l’organisateur venaient le saluer. Il oubliait alors les conseils de son père et de son ami Isaac Stern qui lui recommandaient de ménager ces gens qui font et défont les carrières. Nombre d’entre eux, froissés d’avoir été taxés de manque de professionnalisme, se promirent de ne plus jamais le réengager. D’autres problèmes et d’autres déceptions survinrent. Sofia Amman, qui avait été si efficace en Italie, avait décidé de prendre sa retraite et il s’avéra impossible de lui trouver un successeur. En France, Valmalète, malgré ses assurances, ne sut pas exploiter le succès des concerts à Evian et au Théâtre des Champs-Elysées.

Edition en CD du récital du 2 novembre 1993

Edition en CD du récital du 2 novembre 1993

A partir de 1993, l’espoir de voir Istomin revenir au tout premier plan pour la fin de sa carrière s’était évanoui. Les succès remportés ici et là n’arrivaient pas à entraîner la lourde machine du monde musical et à créer une dynamique. Il aurait suffi de quelques coups de pouce du destin ou de quelques bonnes volontés supplémentaires pour que la situation bascule du bon côté. Là encore, son absence lors du grand regain d’intérêt suscité par l’apparition du CD a joué un rôle essentiel. CBS, bientôt racheté par Sony, n’a réédité aucun de ses enregistrements solo et un seul concerto, celui de Schumann, dans une collection consacrée à Bruno Walter. En revanche, la quasi-totalité des enregistrements du Trio Istomin-Stern-Rose ont été réédités, et une collection Casals a vu le jour avec tous les trios de Beethoven et de Schubert qu’Istomin avait gravé à Prades au début des années 50.

Dans l’esprit de trop de gens qui font l’opinion, il appartenait au passé et il restait un musicien de chambre. Le récital qu’il donna au Théâtre des Champs-Elysées le 2 novembre 1993, en hommage à Casals pour le vingtième anniversaire de sa disparition, fut le symbole de l’impossibilité d’inverser le cours des choses. Malgré le large bénéfice laissé par son récital de 1991, la direction du Théâtre des Champs-Elysées ne souhaita pas prendre la production à son compte. Istomin avait fait venir son piano d’Amérique. Il avait mêlé deux grands piliers de son répertoire (la Toccata BWV 914 de Bach et la Sonate Waldstein de Beethoven) et trois œuvres nouvelles (le Prélude de Casals ; la Sonate K. 283 de Mozart, et la Sonate opus 22 de Medtner). Le succès public fut considérable, et le CD privé enregistré live ce soir-là est magnifique. Mais le Théâtre des Champs-Elysées n’était rempli qu’aux deux tiers et aucun critique ne s’était déplacé…

Désormais, les engagements allaient s’espacer progressivement. Sa dernière saison bien remplie, même si elle excluait de plus en plus les lieux prestigieux, fut la saison 1995-96, celle de son soixante-dixième anniversaire. Il donna une trentaine de concerts en Europe, jouant pour la première fois le prélude que Dutilleux lui avait dédié. C’est aussi l’année où il fit, enfin, son retour sur le marché discographique. Une petite firme de San Francisco, Reference Recordings, lui avait proposé d’enregistrer deux concertos de Mozart, K. 467 et K. 491, avec l’Orchestre Symphonique de Seattle et son directeur musical Gerard Schwarz. Reference Recordings publia en même temps les sonates de Beethoven (14, 21 & 31) gravées par Istomin, à son initiative, quelques années auparavant. L’accueil critique fut très favorable, mais la promotion était réduite et la distribution en dehors des Etats-Unis, inexistante.

Isaac Stern et Istomin à Evian en 1997

Isaac Stern et Istomin à Evian en 1997

La saison 1996-97 connut encore de grands moments : un très beau concert de musique de chambre et un miraculeux Concerto n° 21 de Mozart à Evian, de superbes concertos à Varsovie, plusieurs collaborations avec Jean-Bernard Pommier en Angleterre et en Italie. Cependant, Istomin songeait de plus en plus souvent à s’arrêter. A quoi bon continuer à s’astreindre à travailler quotidiennement son piano alors que tant d’autres intérêts le sollicitaient ! Seuls quelques projets lui firent repousser sa décision. Le dernier prit place en juin 2000 et ressemblait un peu à un testament, une façon de boucler la boucle : enregistrer la Fantaisie pour piano et orchestre de Paul Paray, en ultime hommage à ce grand musicien qui avait été si généreux avec lui. Il souhaitait faire en même temps deux concertos qu’il n’avait jamais gravés officiellement (le Concerto K. 271 de Mozart et le Troisième de Beethoven). Ce fut chose faite à Budapest, avec l’Orchestre Symphonique de Budapest sous la direction de Jean-Bernard Pommier, son disciple et ami. Il y eut, quelques mois plus tard, la si belle surprise du concert organisé par tous ses amis à l’initiative de Rostropovitch, qui allait permettre de pérenniser son nom à travers deux bourses à la Manhattan School of Music. Désormais, il ne joua plus en public que dans des circonstances exceptionnelles, comme l’inauguration, en juin 2001, du Musée Casals rénové…

Musique

Mozart, Sonate en sol majeur K. 283. Eugene Istomin. Récital au Théâtre des Champs-Elysées le 2 novembre 1993.

 

Beethoven, Concerto n° 3 en ut mineur op. 37, deuxième et troisième mouvements. Eugene Istomin, Orchestre Symphonique de Budapest, Jean-Bernard Pommier. Enregistré en studio à Budapest en juin 2000.

 

Brahms, Quatuor pour piano et cordes n° 1 en sol mineur op. 25, dernier mouvement. Eugene Istomin, Leonidas Kavakos, Bruno Giuranna, Mstislav Rostropovitch. Evian, 31 mai 1992.