Mstislav Rostropovitch est sans doute la personne la plus importante des vingt dernières années de la vie et de la carrière de Eugene Istomin. Dans les années 80 et 90, même lorsque ses récitals à Carnegie Hall affichaient complet, la plupart des grands orchestres et des grands chefs américains s’obstinaient à l’ignorer. Rostropovitch, quant à lui, continua à l’engager très régulièrement comme soliste avec le National Symphony. Il l’invita aussi au Festival d’Evian de 1990 à 1997 pour de mémorables concerts de musique de chambre.

Par ailleurs, tous deux partagèrent nombre de projets et de grands événements, relatés dans d’autres articles : le concert inaugural de Ronald Reagan, leur première interprétation du Quatrième Concerto de Rachmaninov, des concerts en hommage à Siloti et à Abe Fortas, la célébration du soixantième anniversaire de Slava au Kennedy Center, l’inauguration du Musée Casals rénové… Rostropovitch prit lui-même l’initiative d’organiser une grande fête pour le soixante-quinzième anniversaire d’Istomin, et il vint jouer Bach lors de son enterrement à El Vendrell.

La profondeur de leurs liens, amicaux et musicaux, apparaît clairement dans deux documents : l’interview de Slava en 2002 par Eugene Istomin dans le cadre des Grandes Conversations filmées pour la Library of Congress ; l’entretien accordé à Bernard Meillat, en août 2006, alors qu’il était déjà très malade.

rostro 78Pourtant, rien ne laissait présager une telle relation lorsqu’ils se rencontrèrent pour la première fois, au Festival d’Edimbourg 1968. Rostropovitch était le soliste de l’Orchestre Symphonique d’Etat de l’URSS, qui était en tournée dans l’Europe occidentale. Istomin se montra assez distant. Il avait certes de l’admiration pour le violoncelliste, mais il était rempli de doutes sur le plan politique et humain. Pour lui, Rostropovitch faisait partie de la nomenklatura soviétique, il était l’un des privilégiés à qui l’on permettait de donner des concerts et d’enregistrer à l’étranger. Pour obtenir un tel statut, il semblait indispensable qu’il ait fait preuve d’allégeance à l’égard du pouvoir. Mais ses prises de position de plus en plus fermes en faveur de Soljenitsine et d’autres opposants au régime provoquèrent l’hostilité des autorités soviétiques, qui lui retirèrent toute responsabilité musicale et lui interdirent de quitter l’Union Soviétique. En 1974, les médias occidentaux continuant de lui porter beaucoup d’attention, Rostropovitch était devenu trop encombrant et les autorités soviétiques décidèrent de l’envoyer en exil avec sa famille (il sera déchu de sa nationalité soviétique en 1978).

Rostro chef 3Istomin avait suivi ces événements avec beaucoup d’attention et, bien sûr, sa sympathie pour Rostropovitch avait sensiblement grandi. L’ensemble du monde occidental avait accueilli Rostropovitch à bras ouverts, et les autorités américaines lui proposèrent de succéder à Antal Dorati à la tête du National Symphony à Washington. Le hasard voulut qu’au moment où cette nomination fut annoncée, Istomin donnait une série de concerts sous la direction de Dorati. Celui-ci n’avait pas été prévenu que son contrat ne serait pas renouvelé, contrairement à ce qui avait été convenu. Dorati était évidemment furieux et prêt à faire un esclandre. Istomin put atténuer son ressentiment et réussit même, quelques années plus tard, à rapprocher les deux musiciens. Rostropovitch n’était pour rien dans ce scénario désagréable. Il invita Dorati à diriger à nouveau le National Symphony et celui-ci renonça à son vœu de ne plus remettre les pieds à Washington.

Le grand tournant de l’amitié d’Istomin et de Rostropovitch date de 1976, au Festival de Porto Rico qui célébrait le centième anniversaire de la naissance de Casals. C’était Istomin qui avait tenu à faire de Rostropovitch l’invité d’honneur de cette célébration. Slava s’était senti très honoré de cette proposition et il avait répondu avec beaucoup d’enthousiasme et de générosité, acceptant de participer à trois concerts pour un cachet très modeste. Il dirigea l’Orchestre du Festival à deux reprises, les 27 et 30 juin, se produisant comme soliste et chef dans le Concerto en ut de Haydn. Le 3 juillet, il interpréta les Variations Rococo de Tchaïkovsky et le Concerto de Dvorak sous la direction d’Eduardo Mata. Rostropovitch était resté plus d’une semaine à Porto Rico et il passa beaucoup de temps avec Eugene et Marta Istomin. Ce fut pour chacun une révélation et le début d’un lien qui ne fit que s’approfondir. Istomin parlait russe et cela permettait plus facilement à Slava d’ouvrir son cœur et d’aborder tous les sujets possibles. Istomin avait évoqué ses problèmes de management et Rostropovitch avait essayé de le convaincre de le rejoindre chez CAMI.

1988 Istomin avec Slava après Brahms 2

Rostropovitch et Istomin en 1988

Il y eut de nombreuses collaborations pendant les vingt années qui suivirent : une vingtaine de concerts avec orchestre et six concerts de musique de chambre. Istomin avait beaucoup d’admiration pour Rostropovitch, qu’il considérait, au-delà de toutes leurs différences, comme le digne successeur de Casals. Non seulement Rostropovitch était le meilleur violoncelliste de sa génération, mais il était aussi un excellent pianiste, capable d’accompagner son épouse, Galina Vichnievskaia, dans des récitals de mélodies russes, comme Casals l’avait fait jadis avec Susan Metcalfe et même tardivement, en 1958, avec Victoria de los Angeles. Tous deux étaient de grands chefs d’orchestre : même si leur technique de direction était loin d’être parfaite, ils savaient communiquer l’essence des œuvres à leurs musiciens, et cela avec beaucoup d’humanité. Quant aux combats politiques qu’ils avaient menés, ils répondaient à un même idéal de liberté et de respect de l’être humain.

Stern, Istomin, Bashmet et Rostropovitch jouant le Quatuor opus 26 de Brahms à Evian en 1997

Stern, Istomin, Bashmet et Rostropovitch à Evian en 1997

Pour Rostropovitch, Istomin était le symbole vivant d’une double appartenance. D’une part, il était né de parents russes et, Slava en était certain, il avait conservé une âme russe. D’autre part, il était très proche du Dieu Casals, peut-être son disciple le plus proche. Pour Rostropovitch, faire de la musique de chambre avec Istomin était une expérience exceptionnelle. C’était un peu comme s’il se mettait un moment à la place de Casals. Le sentiment était encore plus fort lorsque Stern, qui avait également souvent joué avec Casals, était de la partie. Rostropovitch attendait dans ces séances de musique de chambre qu’Istomin lui montre la voie, et il suivait ses exigences et ses suggestions, parfois avec une bonne discussion.

Istomin était ébahi de voir souvent Slava arriver mal préparé (tant il manquait de temps !), puis se mettre dans le coup en un temps record pendant la répétition, et jouer magnifiquement au concert. Rostropovitch laissait Istomin choisir les œuvres qu’ils devaient jouer ensemble à Evian. Une fois cependant, il demanda à Istomin de jouer le Trio de Tchaïkovsky, mais Istomin, qui ne l’avait jamais joué, refusa : c’est une œuvre longue et très exigeante pour le pianiste. Slava se moqua gentiment de lui, lui reprochant de ne pas vouloir faire d’efforts alors que lui acceptait d’apprivoiser le Deuxième Quatuor avec piano de Brahms qui est encore plus long ! On peut regretter qu’ils n’aient pas joué de sonates ensemble, seulement l’andante de la Sonate de Rachmaninov en des circonstances très particulières. La raison essentielle est que le temps manquait cruellement à Rostropovitch pour mener un tel projet. A Evian, il n’acceptait de prendre part qu’à une seule (grande) œuvre de musique de chambre. Il savait qu’Istomin n’accepterait de jouer en sonate avec lui que s’ils avaient le temps de répéter, et que ce serait une situation difficile pour l’un et l’autre, avec l’ombre de Casals encore plus présente.

Istomin avait confié à James Gollin, son biographe : « Slava m’a dit que ce qu’il admirait le plus en moi, c’était que j’étais si libre. Pas seulement politiquement, mais aussi en tant qu’artiste, que je ne me compromettais pas. »

Galina RostropovitchVoici le témoignage de Marta Casals-Istomin sur leur relation et sur la célébration du soixante-quinzième anniversaire d’Istomin :« Entre Eugene et Slava, c’était une relation très forte, pleine de respect et d’affection, une amitié qui a grandi progressivement. Slava a toujours été très loyal. On le dit exigeant et difficile, mais il ne l’a jamais été avec moi lorsque je dirigeais le Kennedy Center et que lui était à la tête du National Symphony. Galina, elle aussi, adorait Eugene. Il l’a aidée à finir son autobiographie et à la publier chez Harcourt Brace Jovanovich, dont il était alors le conseiller littéraire.

A la fin de l’année 1999, Slava est venu donner une master class à la Manhattan School. Après la classe, il m’a demandé : ‘L’anniversaire de Eugene n’est-il pas en novembre ? N’aura-t-il pas soixante-quinze ans l’année prochaine ?’  Les deux réponses étant positives, il regarda sa « bible », comme il appelait son calendrier, et vit que par miracle il était libre précisément le jour de l’anniversaire, le 22 novembre. Et il me dit : ‘Marta, il faut faire une grande fête ! Je viendrai jouer, tout ce que tu voudras ! N’importe où, peu importe avec qui ! Mais il faut que ce soit vraiment une grande fête !’ Alors j’ai réfléchi, contacté les amis de Eugene, les musiciens et les non-musiciens ! Nous avons décidé de faire une soirée à New York, un concert privé qui permettrait de créer une bourse au nom d’Istomin à la Manhattan School of Music, que je présidais alors. Isaac Stern devait être le maître de cérémonie et il comptait jouer en trio avec Slava et Eugene, mais il dut finalement y renoncer à cause de ses problèmes de santé. Tous les musiciens présents (les « anciens » comme Leon Fleisher, Gary Graffman, Claude Frank, Constance Keene, Jaime Laredo, Ned Rorem, le Quatuor Guarneri, ou les « jeunes », Emanuel Ax, Yefim Bronfman, Pinchas Zukerman, Sharon Robinson…) voulaient jouer. Cela créa même des problèmes diplomatiques, car le concert aurait été trop long !

Eugene n’a rien su jusqu’au tout dernier moment, et il a été très touché de toutes les marques d’affection et de reconnaissance des gens qui étaient là, mais aussi de tous ceux, dans le monde entier, qui n’avaient pu venir et qui avaient envoyé des messages ou fait des donations. Les fonds versés, plus d’un million de dollars, ont permis la création d’une bourse complète (enseignement plus hébergement) ou de deux bourses d’enseignement. C’était la première fois qu’une bourse permanente, reposant sur un capital, était créée à la Manhattan School ! Slava, Eugene et moi, nous en étions très heureux et très fiers. »

(Propos recueillis par Bernard Meillat)

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Tous les concerts

1977, 20 novembre. Carnegie Hall. National Symphony.  Beethoven, Triple Concerto (avec Stern et Rose).

1980, 8, 9 et 10 janvier. Kennedy Center. National Symphony. Beethoven, Concerto n° 3.

1981, 18 janvier. Kennedy Center. National Symphony. Mozart, Concerto n° 21 K. 467.

1982, 25 mai. Kennedy Center. Rachmaninov, Andante de la Sonate pour violoncelle op. 19.

1982, 26 juin. Vienna (Virginia), Wolf Trap. National Symphony. Brahms, Concerto n° 2.

1983, 20 et 23 septembre. Kennedy Center. National Symphony. Rachmaninov, Concerto n° 4.

1988, 11, 12 et 13 février. Kennedy Center. National Symphony. Brahms, Concerto n° 2.

1988, 18 juin. San Juan de Puerto Rico, Centro de Bellas Artes. National Symphony. Beethoven, Concerto n° 4. Casals, Cant dels Ocells. Concert enregistré et filmé.

1990, 22 mai. Evian. Beethoven. Trio n° 7 “Archiduc”. (avec Isaac Stern). Concert enregistré.

1991, 26, 27 & 28 septembre. Kennedy Center & Constitution Hall (le 27). National Symphony. Beethoven, Concerto n° 4.

1992, 31 mai. Brahms, Quatuor pour piano et cordes n° 1 op. 25. (avec Leonidas Kavakos et Bruno Giuranna).

1994, 3, 5 et 6 février. Kennedy Center. National Symphony. Beethoven, Concerto n° 3.

1994, 20 mai. Evian. Brahms, Quatuor pour piano et cordes n° 2 op. 26. (avec Jaime Laredo et  Choong- Jin Chang).

1997, 9 mai. Evian. Brahms, Quatuor pour piano et cordes n° 1 op. 25. (avec Isaac Stern et Youri Bashmet)

2000, 26 novembre. New York, Metropolitan Club. Rachmaninov, Andante de la Sonate pour violoncelle et piano op. 19. Bach, Aria de la Pastorale BWV 590.

2001, 2 juin. El Vendrell, Auditori Pau Casals. Rachmaninov, Andante de la Sonate pour violoncelle et piano op. 19. Bach, Aria de la Pastorale BWV 590.

Musique

Brahms. Quatuor pour piano et cordes n° 1 en sol mineur opus 25, premier mouvement. Leonidas kavakos, violon. Bruno Giuranna, alto. Mstislav Rostropovitch, violoncelle. Concert à Evian le 20 mai 1994.