Eugene Istomin, Gary Graffman et Leon Fleisher, trois œnologues patentés

Eugene Istomin, Gary Graffman et Leon Fleisher, trois œnologues patentés

Gary Graffman a le sentiment qu’il connaissait déjà Eugene Istomin avant de sortir du ventre de sa mère. Leurs parents respectifs faisaient partie de même groupe d’émigrés russes à New York. Bien que Gary ait trois ans de moins que Eugene, il entra au Curtis Institute quatre ans avant lui, en 1935, à l’âge de sept ans. Il bénéficia d’un privilège unique : Isabella Vengerova lui donnait cours non pas à Philadelphie mais chez elle, à New York.
Gary Graffman joua un rôle involontaire dans l’évolution de la formation d’Istomin. C’est en voyant le tout jeune Gary travailler six ou sept heures par jour tandis que son fils ne devait jouer qu’une heure-et-demie et passait son temps à lire, se promener, aller au cinéma ou jouer au baseball, que le père d’Istomin décida de le retirer à Siloti et de l’envoyer à la Mannes School puis au Curtis Institute.

Dans sa délicieuse autobiographie, I Really Should Be Practicing, Gary Graffman raconte avec humour la fascination qu’il ressentit pour Istomin lorsque celui-ci commença brillamment sa carrière à partir de l’automne 1943 : « Je suis allé à ses concerts et j’ai absorbé tout ce que j’ai pu (davantage, bien sûr, que Vengerova  ne l’aurait souhaité). A mes yeux, Eugene était déjà un artiste reconnu, et quand il daigna enfin me considérer comme un adulte, quand j’avais à peu près dix-sept ans, je fus suspendu à ses lèvres. (…) Alors que nous étions encore des adolescents, il s’adressait à moi en disant : ‘Jeune homme’. Il m’a fait rester honnête artistiquement. Parfois il était d’une intransigeance brutale – mais il était aussi exigeant avec lui-même. (…) Je crois que c’est surtout Eugene Istomin qui m’a convaincu, à peu près au moment où je finissais mes études au Curtis, que le chemin le plus sage était de devenir hyper critique à l’égard de soi-même. Ne pas seulement jouer. Penser ! »
Graffman en 1959

Ce rapport de subordination se transforma bien vite en une relation fraternelle, musicalement et humainement, à l’occasion du Concours Leventritt que Gary Graffman remporta en 1947, quatre ans après Istomin, dans des conditions rocambolesques. Pour la préparation des concertos, Graffman avait le privilège de pouvoir compter sur deux pianistes d’exception pour l’accompagner au deuxième piano : Eugene Istomin et Leon Fleisher. Voici comment il décrit le travail avec le premier : « Un collègue expérimenté comme Eugene pouvait aussi rendre les choses plus difficiles (et plus tard, dans le vie réelle, plus faciles) en anticipant dans son accompagnement certaines des petites choses inattendues qui arrivent souvent à certains passages  – petits changements de tempo, par exemple, qui ne sont pas notés mais qui sont souvent pratiqués ; et enseigner les petits signes que le soliste doit être prêt à envoyer au chef à certains endroits avec un accent subtile, un hochement de tête ou même un sourcil levé (Eugene était très fort pour les sourcils). ‘Sois prêt à tout’ était le message qui venait du deuxième piano. » Fleisher, quant à lui, se montrait moins ouvertement critique mais son aide n’en fut pas moins précieuse car c’est lui qui accompagna Graffman lors du concours. Il s’en sortit si bien que Szell suggéra un moment de lui donner le Prix et qu’il hérita du surnom de Phleisher Filharmonic.

Istomin ne pouvait de toute façon l’accompagner lors des épreuves car il faisait partie du jury. Après les éliminatoires, les juges décidèrent de supprimer les demi-finales et de ne conserver pour la finale qu’un seul pianiste : Gary Graffman, qui avait écrasé la concurrence ! Il dut néanmoins les convaincre qu’il méritait bien de recevoir le Premier Prix. Il lui fallut jouer près de deux heures. George Szell était le seul à se montrer réticent mais il finit par se laisser convaincre. Graffman faisait désormais partie de plein droit des OYAPs, rejoignant Istomin, Fleisher, Lateiner, Kapell… Au sein de cette communauté, il y avait une complicité supplémentaire entre Graffman et Istomin, car ils étaient les seuls à parler russe, ce qui leur permettait quelques apartés qui avaient le don d’agacer les autres…

Graffman 1-thumbIstomin fut infiniment malheureux de voir son ami Gary Graffman, une quinzaine d’années après Leon Fleisher, perdre à son tour l’usage de sa main droite. Il était très admiratif devant sa force de caractère et le fantastique travail pédagogique entrepris tant dans l’enseignement du piano que dans la direction du Curtis Institute.
Graffman et Istomin avaient aussi en commun la multitude de leurs centres d’intérêt en  dehors de la musique. Graffman avait initié Istomin à l’art et à l’histoire de la Chine au point qu’Istomin avait commencé une collection de poteries chinoises et qu’il fit le projet, en 1971, d’aller donner des concerts et des master classes en Chine. Ce projet ne pourra se réaliser faute d’obtenir l’accord de l’administration Nixon. Lorsqu’il dut mettre sa carrière de concertiste entre parenthèses, à la fin des années soixante-dix, Graffman donna libre cours à son talent pour l’écriture et à sa passion pour la photographie.

Istomin et Graffman partagèrent nombre d’aventures au fil des années. En 1950, Graffman put accompagner Istomin à Marseille (où il jouait le Quatrième Concerto de Beethoven sous la direction de Paray) et surtout à Prades, où il passa deux semaines inoubliables. Il avait reçu une bourse Fullbright afin d’étudier à Rome, mais quelqu’un lui avait fermé une porte de voiture sur les doigts. Il avait perdu un ongle et ne pouvait plus jouer du piano pour quelque temps, il se trouvait donc en vacances forcées. Alors, il assista à la plupart des répétitions et des concerts et participa à toutes les fêtes.

Naomi Graffman (à gauche) avec Leon Fleisher, Gary Graffman, Eugene Istomin et Dot Fleisher, au milieu des années 50

Naomi Graffman (à gauche) avec Leon Fleisher, Gary Graffman, Eugene Istomin et Dot Fleisher, au milieu des années 50

En 1962, Istomin et Graffman se retrouvèrent, avec Leon Fleisher et William Masselos, pour l’inauguration du Lincoln Center, jouant le Concerto pour 4 claviers de Bach sous la direction de Leonard Bernstein. Dans les vingt dernières années de la vie d’Istomin, ils partagèrent encore bien d’autres événements. En 1986, Gary Graffman vint tout naturellement faire partie du jury du premier Concours William Kapell, dont Istomin venait de prendre la présidence. L’année suivante, lorsqu’Istomin commença ses fameuses tournées à travers les Etats-Unis, accompagné d’un camion pour transporter ses propres pianos, c’est Naomi Graffman, l’épouse de Gary, qui prit la plume pour mettre l’événement en lumière dans le New York Times Magazine. En novembre 1990, Graffman vint participer au concert qu’Istomin avait organisé à Juilliard en hommage à Siloti. Il joua également en novembre 2000 lors de la soirée du soixante-quinzième anniversaire d’Istomin initiée par Rostropovitch. Et bien sûr, Gary Graffman répondit à l’invitation d’Istomin pour les Grandes Conversations en Musique en décembre 2001.

Cette longue histoire d’amitié ne s’acheva pas même avec la mort d’Istomin en novembre 2003. Dix ans plus tard, lorsque Sony prit l’initiative de rééditer l’intégrale de ses propres enregistrements discographiques, Gary Graffman insista auprès de Robert Russ, le producteur, pour que ceux de Eugene Istomin soient, eux aussi, republiés, ce qui fut fait en décembre 2015…

Document

Gary Graffman joue le Quatrième Concerto de Serge Prokofiev en 1990 à Moscou, avec les Virtuoses de Moscou sous la direction de Vladimir Spivakov.