Cérémonie à Columbia University à la mémoire de Casals le 8 novembre 1973

La seule façon qui conviendrait à un musicien pour tenter de faire l’éloge de Casals, ce serait à travers la musique elle-même. Mais ce sont des mots que je dois trouver à ce moment. Ce n’est pas facile pour moi de surmonter ma très grande réticence à parler d’un homme qui a été aussi proche de loi que mon propre père. J’ai peine à imaginer que cela fait quelque vingt-quatre années que je suis allé lui rendre visite à Prades, dans le Sud de la France. J’étais tout jeune, j’étais effrayé, mais aussi un rien sceptique, de me trouver en face de cette personnalité vénérable, légendaire, âgé de soixante-treize ans… Or, j’allais faire partie de la poignée de gens qui compteraient le plus pour lui et l’accompagner pendant un quart de siècle, finalement jusqu’à sa mort… Et je me trouve là en cette circonstance.

Casals, dans une très large mesure nous appartient à tous, et donc c’est de mon devoir de partager avec vous une partie de ce que j’ai appris de lui, ainsi que l’héritage que sa riche existence nous a laissé.

J’essaierai de ne pas répéter ce qui a été dit encore et encore pour lui rendre hommage et honneur en d’innombrables occasions au long de sa vie : qu’il était un génie pour l’interprétation de la musique ; un compositeur émérite, d’une sincérité totale ; qu’il était un grand humaniste, un des combattants les plus nobles et les plus courageux au service de la paix. Tout cela est évidemment connu de tous. Il reste comme l’un des hommes les plus célèbres et les plus aimés de ce siècle. Alors, je préférerais dire quelques mots de sa personnalité.

En tout premier lieu, il était né avec une immense sensibilité et une réceptivité aiguë à tout ce qu’il vivait. Il avait une vitalité et une force gargantuesques, une force physique. Son besoin de communiquer ses émotions était aussi grand que ses moyens de le faire. Quels moyens ! Ses dons instrumentaux étaient les plus admirables et les plus innovateurs de l’histoire de la musique. C’était cela Casals ! Sa nature était un curieux équilibre de contradictions. Il était extraverti, mais il avait une fantastique vie intérieure. Il était charmeur, il pouvait même fasciner, mais il n’y avait aucune trace de superficialité en lui. Il était incapable de vulgarité en aucune manière, vraiment en aucune manière… Et pourtant il était très extraverti !

En tant que symbole de la démocratie et de l’humanisme, il était lui-même plutôt un monarque, un monarque d’un genre différent de ce que nous imaginons habituellement – peut-être un monarque fait de terre, de tripes, de larmes et de cœur. C’était cette sorte de monarque dont il pensait que chaque être humain en avait un à l’intérieur de lui-même.  En sa compagnie vous étiez aussitôt désarmé par sa propre absence de défense. Cette belle vulnérabilité, qui émanait de lui, était sa plus grande force. Il vous obligeait à la même absence de défense en réponse à la sienne. Et comme c’est merveilleux, à notre époque, d’être sans armure en face d’un autre être humain ! Cela me semble valoir toutes les autres définitions de l’amour. Bien sûr, il était totalement conscient de son propre magnétisme et en usait constamment et sans vergogne. Il savait que s’il cherchait ce qu’il y avait de meilleur en vous, il le trouverait et vous ferai le trouver vous-même. Aucun amoncellement de destruction, de cruauté, d’inhumanité ne peut effacer l’amour. Et pourtant, le sachant, nous continuons à haïr, à détruire et à protéger nos soi-disant « intérêts » personnels.

Casals était incapable de haine, mais il était souvent poussé à une grande indignation face aux comportements antihumains de l’humanité. La plupart d’entre nous baissent les bras, haussent les épaules et passent leur chemin. Lui poursuivait aussi le sien mais, comme nous le savons tous si bien, il hurlait et se lamentait, communiquant son angoisse et ses protestations avec une éloquence unique, à l’égal de son jeu. Des voix aussi fortes que la sienne, à travers l’histoire, n’ont hélas pas encore  n’ont pas encore réussi à s’imposer. Mais qu’est-ce que cela aurait été sans elles !

Comme la plupart des gens de sa stature, il rejetait tout crédit pour ses dons. Il ne se sentait de responsabilité que pour l’usage qu’il en faisait. Il se plaignait souvent : « Pourquoi m’adressent-ils des louanges ? Je fais seulement ce que je dois faire.  Après tout, je ne suis pour rien dans mon talent ». Néanmoins il fut reconnu comme peu de gens l’ont été, pour le sens qu’il donna à sa longue vie, et pour ce qu’il y accomplit. Il reçut l’amour te le respect de millions de gens, comme nous le savons tous. Dans le cercle intime de ses amis, il était adoré à la fois comme un grand-père et comme un premier-né.

Pour couronner tout cela dans ses dix-sept dernières années, il y eut son mariage, aussi beau qu’exceptionnel, avec sa jeune étudiante, Marta Montanez. Dans cette relation, qui a certainement prolongé sa vie, il a transformé une jeune fille dévouée en une femme pleine de noblesse et d’une force proche de la sienne. Casals recevait toujours énormément des gens, mais il leur donnait encore plus.

J’aimerais, pour finir, vous raconter un événement qui s’est passé lors d’une des dernières visites que je lui ai rendues, juste avant son hospitalisation. C’était la semaine du 10 septembre. J’étais venu pour passer autant de temps que je pouvais, sachant à quel point il était malade. Je savais que ce qui l’apaisait toujours et détournait son esprit de la souffrance (qui était extrême à cette époque), c’était la musique, d’en parler, de jouer pour lui, de mettre des disques, etc.  La veille, il souffrait le martyr. Il avait un masque à oxygène fixé sur le nez, il était assis dans son coin, et il disait qu’il allait mourir, qu’il n’arrivait plus à respirer du tout. A un moment, au milieu de toute cette souffrance, il leva les yeux vers moi et me dit : « Joue… Je veux vivre ! » Et je suis allé dans le salon voisin et j’ai commencé à jouer la Sonate Waldstein.

Au bout d’une ou deux minutes, je vis du coin de l’œil qu’il s’était fait conduire dans sa chaise roulante. Il avait voulu quitter sa chaise, retirer son masque à oxygène, et il avait insisté pour venir dans le salon écouter. Il resta assis pendant une demi-heure m’écoutant jouer de tout mon cœur pour lui, presque content et pas du tout en manque d’oxygène à ce moment.

Le lendemain, quand je suis reparti, promettant de revenir dans quelques jours (quelques jours plus tard, il était à l’hôpital) il m’a regardé et me dit : « Merci, merci, merci pour le Beethoven… Merci pour Beethoven ! »

Voilà, tout ce que je peux dire en notre nom à tous, c’est « Bonne nuit…, cher Roi ! Tu vois que tu vis encore, tu illumines, tu continues à illuminer toutes nos vies ! »