Les tournées avec son propre piano

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Travaillant sur le piano droit dans le camion (1987)

J’ai conçu l’idée d’essayer de refaire des tournées comme on en faisait autrefois avant que l’avion ne permette de traverser les continents et les océans en quelques heures ! Avant on voyageait en train ou en autobus d’une ville à l’autre, et on ne faisait pas plus de 300 ou 400kms. J’ai fait ça au début de ma carrière. Tous les grands artistes passaient dans les petites villes, et les grands pianistes voyageaient avec leurs pianos et leur accordeur. C’était normal car dans les petites villes on ne trouvait pas de piano de concert en bon état. Si on avait un concert à Chicago et d’autres en Californie, les imprésarios s’arrangeaient pour trouver des concerts dans cinq ou six villes entre temps. Evidemment aujourd’hui c’est beaucoup plus compliqué et c’est devenu très coûteux. Nous, les pianistes, nous devons nous adapter à toutes sortes d’instruments, souvent médiocres voire mauvais, même dans les grandes villes. Nous sommes les seuls dans ce cas ! Pour les pianistes sensibles et exigeants, c’est un calvaire, parfois un cauchemar. En plus, il y a de moins en moins de bons accordeurs de piano. Ce métier n’est pas valorisé comme il le devrait car il demande une compétence extrême. Alors je me suis dit, approchant de mon soixantième anniversaire, après plus de quarante années de carrière, que soit je m’arrêtais, soit je trouvais une solution pour faire de la musique dans les conditions qui me permettent de m’exprimer artistiquement, après une vie entière dédiée à la musique, sans avoir à me battre avec les pianos, de me donner et de donner au public la plus grande satisfaction musicale. Et ce n’est pas possible de le faire sans un bon piano, bien préparé, que je connais parfaitement. Donc soit je m’arrêtais, soit je transportais mes pianos. Il se trouvait que quelque temps auparavant j’avais donné un récital à Washington au profit de recherche médicale contre le cancer. Cet événement avait été organisé par General Motors, qui avait voulu pour cela me payer un cachet de 10 000 dollars. Evidemment, je ne pouvais accepter et j’ai donné immédiatement le chèque à la fondation médicale. Imaginez, mes parents sont tous les deux morts d’un cancer, et j’aurais pu accepter un cachet… les responsables de General Motors m’ont remercié et m’ont dit qu’ils étaient à ma disposition si j’avais besoin d’eux pour acheter une voiture ou pour quoi que ce soit. C’était très gentil mais je ne pensais faire appel à eux un jour. Cependant lorsque je réfléchissais à ces histoires de transport de piano, je me suis dit que je devais les appeler. Je les ai rencontrés et leur ai demandés s’il voyait un intérêt pour eux de me prêter, simplement me prêter, et je ne demandais aucune autre aide, un camion qui me permettrait de transporter trois pianos : deux pianos de concert, l’un plus brillant pour les concertos ou les récitals dans de grandes salles, un autre à la sonorité plus intime pour les récitals dans de plus petites salles, et un piano droit que l’on peut installer n’importe où pour que je travaille. Vous pourriez inscrire le nom de General Motors aux côtés du mien et de celui de Steinway. Est-ce que vous pourriez en tirer quelque bénéfice de communication ? Je leur ai dit l’intérêt de cette initiative, d’aller certes dans les grandes villes et les salles de concerts prestigieuses, mais aussi dans de plus petites qui accueillaient naguère Rachmaninoff et Horowitz mais qui n’ont pas eu de récitals de piano par un artiste de premier plan, et sur un instrument qui sonne magnifiquement, depuis plusieurs décennies. Il doit pourtant y avoir un public avide de cela. Et j’étais prêt à demander des cachets très modestes, en fonction de la taille des salles et des moyens des organisateurs. General Motors a été enthousiaste. Ils m’ont donné aussitôt leur accord et ils ont aménagé un camion comme je le souhaitais, climatisé avec un hayon pour livrer le piano facilement. Je n’avais plus qu’à engager un chauffeur spécialisé dans le déménagement des pianos et à engager un accordeur. C’est une accordeuse, Talli Mahanor. Elle a une oreille extraordinaire, obsédée par le piano, et mieux encore nous entendons le piano de la même façon, elle et moi. Elle ne lit pas la musique mais elle joue extraordinairement bien. Elle voyage avec le chauffeur, en avance sur moi. Et je peux jouer dans des conditions idéales. Il ne reste plus que deux incertitudes : le pianiste et l’acoustique. Je fais de mon mieux et je ne peux tout de même pas voyagé avec mon acoustique ! En tout cas la plus délicate des incertitudes, le piano, n’existe plus et c’est fantastique. Je donne environ 50 concerts par an aux USA. Pour mes autres concerts, en Asie et en Europe, je n’ai pu encore faire de même. Mais je rêve de voyager ailleurs avec mes propres pianos, peut-être pas de faire le tour du monde, c’est un peu trop flamboyant sur le plan médiatique (vous me voyez en train de traverser l’Himalaya avec des éléphants ou des lamas ?). Non, mais en revanche, j’y songe pour l’Europe. Vous savez qu’il y a une grande différence entre les Steinway américains et les Steinway de Hambourg. Autrefois je préférais les Steinway de Hambourg, mais maintenant ce n’est plus le cas, je me suis vraiment habitué aux Steinway américains. Et ce serait de toute façon très intéressant pour le public européen d’entendre comment sonne un Steinway américain. Il faudrait même que l’on puisse entendre les deux types de piano de chaque côté de l’Atlantique. Mais ce projet en Europe est d’une complexité que je ne maîtrise pas encore. Mais j’aimerais le faire au moins une fois. Avec le même camion et avec mon accordeur. Déjà un certain nombre de pianistes l’ont fait ou le font encore : M. Michelangeli, Krystian Zimerman, et bien sûr Vladimir Horowitz qui ne jouait que sur son piano. Ce n’est pas unique. Je voudrais le faire sans fanfare, en toute simplicité. A mes frais bien sûr. C’est une satisfaction que je voudrais me donner à ce stade de ma carrière.